Désolé d'avoir à vous contredire, très chère Amélie, mais la Faim, c'est Moi.
C'est d'autant plus moi que j'ai faim de sucré comme de salé, de solide comme de liquide, de comestible comme de non comestible et même comme de non mangeable. J'ai faim de vivre, j'ai faim de mort, j'ai faim de sentiments, j'ai faim des gens, j'ai faim de tout et ce qu'on m'apporte n'est jamais assez parce que je sais que je veux toujours plus. On m'apporte l'amitié, je veux l'amour, et si l'amour me vient, je veux la passion. Je veux plus, je veux tellement que personne ne peut autant vouloir que moi, or vouloir, c'est la définition même de la faim. La faim c'est un désir, mais moi, je l'établis à tout, je ne connais pas la faim qui incite le besoin de manger, je connais la faim permanente, insistante qui vous taraude jour comme nuit, qui vous fait faire des choses insoupçonnées, qui vous fait vous lever dans la nuit pour vider un frigo entier et ruiner une relation qui n'atteint pas l'intensité que vous avez besoin de ressentir.
Car oui, sentimentalement, j'ai besoin d'intense, j'ai besoin d'amitié, mais d'amitié excellente, d'amitié sans borne, que l'on croit en moi comme en un messie, j'ai besoin d'être aimé et en même temps je hais les gens. Je les hais parce qu'ils ne savent que juger. Ils jugent parce que j'ai faim. Moi, la Faim, je ne juge pas, quand on est capable de hurler sans fin son besoin d'être rempli, on ne juge pas. On est trop occupé à vouloir intensément pour porter un regard critique sur les choses, c'est pour cela que j'aime viscéralement tout et tout le monde, jusqu'à que ce tout m'apporte la preuve qu'il ne me faut pas l'aimer. Et des fois, j'ai la preuve qu'il me faut haïr, mais en général, j'aime d'autant plus ce que je ne peux avoir, je veux d'autant plus la chose. Je veux et quand je ne peux avoir, je détruis tout, à commencer par moi-même.
Je n'ai pas de respect pour ma vie. Aucun. Juste un prétexte pour avoir Faim, la Vie. Grisante, elle vous donne tout, elle vous amène tout sur un plateau d'argent, pour ensuite vous le retirer, cette Sadique. On le sait, je ne vous l'apprend pas, la vie est une Sadique, on vous fait miroiter des choses, mais au final, elle vous retire ce que vous considériez comme acquis et vous vous retrouvez là, l'âme éperdue, prêt à se voiler la face, chanter des larmes pleins les yeux, et dans un univers que vous avez perdu, donné l'impression d'être heureux.
Parce qu'en effet, on dit des gens comme moi qu'ils sont bons vivants. La belle affaire, il n'y a rien de plus mal vivant que moi. Puisque je ne vis pas, je veux, je ne vis pas, je désire, je ne vis pas, je possède, je ne vis pas, j'exige ! Et encore, je suis d'autant plus mal vivant que continuellement insatisfait de tout, toujours dans l'expectative de grandiose, de phénoménal. J'ai besoin que l'on me comble, et croyez moi il en faut. C'est donc dire bien que je ne connais que très rarement la plénitude, état d'extase. Quid de la sérénité, je ne connais pas, je conçois, par une vue de l'esprit hasardeuse, je conçois qu'il est des heures où, quand l'être s'invincible, la Faim s'incline. Je n'ai jamais connu cet état. En fait je ne pense pas le vouloir.
Ceci explique cela, si je suis comme je suis, c'est parce que j'ai toujours eu faim, toujours. Je ne me rappelle pas ne jamais avoir eu Faim. Dès tout petit, j'étais perpétuellement insatisfait, on disait que j'étais grognon. Non, juste Affamé. J'ai grandi, et apparu un autre mal, on me qualifiait d'indécis. Diantre ! Bien sûr que je suis indécis, je veux tout, tout de suite, et en même temps, je ne veux rien parce que je ne veux pas perdre ce que je veux. Et puis je suis devenu adolescent, je découvrais l'ivresse de l'amour, le vertige de la passion, et l'immense néant béant de la solitude, la solitude parce que la Faim, la solitude, parce que personne ne me comprends, et que personne ne me comprendra jamais parce que la Faim, elle est unique, et la Faim, c'est moi.